La France se bat pour préserver les valeurs du judo
LE MONDE | 25.05.06 | 15h25 • Mis à jour le 25.05.06 | 15h25
Les tatamis de Tampere (Finlande) accueillent, du 26 au 28 mai, les meilleurs judokas d'Europe. L'occasion de se mesurer un an avant les prochains championnats du monde, en septembre 2007, au Brésil, et deux ans avant les Jeux olympiques de Pékin.
Mais le bruit des affrontements de ce championnat d'Europe cache une empoignade tout aussi serrée, plus politique. Elle se joue dans les coulisses, au sein des Fédérations européenne et internationale. L'enjeu est de décider de l'évolution du judo, de ses règles et de sa
philosophie. Le combat mobilise une bonne partie de l'énergie de Jean-Luc Rougé, le président de la Fédération française de judo (FFJ) et vice-président de la Fédération européenne.
Pour l'ancien champion du monde élu président de la FFJ en février 2005, il s'agit d'éviter "les dérives". "Les règlements sont souvent empilés les uns derrière les autres sans qu'il y ait obligatoirement de cohérence. L'addition de décisions ponctuelles conduit parfois à
des dérives par rapport à un fil directeur, qui est celui de la culture du judo", explique-t-il.
Cette évolution a été accentuée par l'explosion de l'ancienne URSS. Comme le système fédéral international repose sur le principe"un pays, une voix" , les pays de l'ex-bloc soviétique représentent une force importante dans les décisions internationales, même si leur
nombre de licenciés n'a pas changé. Or la montée en puissance de pays "nouveaux" sur la scène mondiale du judo, dont un bon nombre viennent d'Europe centrale, où la lutte est un sport important, a un impact sur la manière de concevoir la discipline.
"Ces pays sont venus au judo parce que c'est un sport olympique, et donc un moyen de gagner des médailles. Ils n'ont pas de culture de développement du judo comme la France. Notre fédération travaille à 20 % pour la compétition de haut niveau, et à 80 % pour le système
éducatif, avec aussi un souci d'investissement en matière sociale. Pour nous, la compétition est un moyen d'expression, que l'on souhaite conserver éthique et culturelle, tout en étant aussi portée par une idée de performance", note Jean-Luc Rougé.
Le débat touche non seulement la philosophie du judo, mais aussi le déroulement des compétitions. Outre les techniques inspirées de la lutte, ces "nouveaux" pays voudraient voir adopter des systèmes de comptabilisation de points décidant de l'issue des combats, à l'image
de la lutte. La France et les pays qui lui sont alliés sont, eux, plutôt dans une logique de "recherche de la technique parfaite, décisive, avec un contrôle de l'impact sur l'adversaire pour que le sport ne soit pas dangereux, précise Jean-Luc Rougé. Le judo ne doit pas devenir un jeu d'épicier. Si l'on ne fait pas attention, avec cette culture de lutteurs qui viennent au judo, on pourrait finir par ne faire qu'un seul sport, en gommant les différences entre les deux
disciplines."
Le débat autour de l'évolution du judo est compliqué par l'affrontement pour le pouvoir entre Marius Vizer, président de l'Union européenne de judo, et Park Yong-sung, président de la
Fédération internationale, dont les conditions d'élection en septembre 2005 sont contestées par les Européens. D'autant que M. Park a été condamné en Corée du Sud pour détournement de fonds. "Tout cela n'est pas dans notre culture, c'est une autre planète, regrette Jean-Luc Rougé. Je crois que le meilleur moyen de faire avancer les vrais dossiers serait que les fédérations soient présidées par des judokas." Ce n'est pas le cas aujourd'hui au niveau mondial.
Bertrand d'Armagnac
Article paru dans l'édition du 26.05.06
http://www.lemonde.fr/web/article/ 0,1-0@2-3242,36-775927@51-776025,0.html